Les canaux · L’Accroche
Canal — Théâtre
ou l’Art du dépose minute
Pièce en trois actes Sept personnages ≈ 14 000 mots Version 1R2 — 2021
Un homme est accroché au mur d’un musée d’art moderne, entre deux toiles contemporaines. Il s’appelle Jean-Jacques Pirolin, il produit des semelles en mousse, et il ne descendra pas : il s’estime exposé, donc œuvre. Toute la pièce tient dans cette position — un corps au mur, et autour de lui un musée qui doit décider quoi en faire.
Le dispositif est d’une économie de farce : le personnage principal ne bouge pas. Il subit le regard, l’expertise, le règlement, la théorie. Ce sont les autres qui entrent, jugent et sortent — le gardien, procédurier et scrupuleux, qui tient registre et voudrait surtout que chacun soit à sa place ; un couple de retraités qui commente l’œuvre vivante dans la langue du vernissage ; un jeune skateur qui provoque ; un peintre inconnu qui poursuit avec un ami une conversation interminable sur les méthodes de ses confrères ; Armelle, venue chercher un point wifi, et la silencieuse qui l’accompagne sans un mot — et dont on n’entend que les pensées, en voix off.
La pièce est une comédie de langue. On y parle beaucoup, et de travers : chaque réplique fait un pas de côté, invente un mot, retourne une formule. C’est là que se joue la satire — non pas sur l’art contemporain lui-même, mais sur ce qui l’entoure : le commentaire qui se prend pour de la pensée, l’administration qui se prend pour un jugement, et le besoin qu’a chacun de trouver le bon cartel avant de regarder.
Regarde une œuvre immobile vivante. C’est elle qui nous regarde. Notre regard n’en devient que miroir. La retraitée — Acte I
Pirolin est déjà au mur quand la lumière se fait. Le gardien le découvre, lit la note informative posée à ses pieds et entreprend de le déloger : non par hostilité, mais parce qu’il y a erreur d’assignation — ce n’est pas la bonne salle. Pirolin refuse la discussion sur le fond et la déplace sur la forme : il produit son art, il a le droit de le représenter. Autour d’eux défilent les premiers visiteurs. Le couple de retraités s’extasie et se dispute ; le gardien sort un rouleau de ruban blanc pour délimiter ce qui doit l’être. Personne n’écoute ce que Pirolin demande vraiment.
L’accroché devient une affaire. Les visiteurs se succèdent et chacun l’annexe à sa cause : le jeune y voit une provocation à surenchérir, le peintre une pièce à verser au dossier de ses confrères, Armelle un obstacle entre elle et le réseau. La silencieuse, elle, pense — et ce qu’elle pense, que le public seul entend, est le contrepoint lucide de tout ce bavardage. Le musée, pendant ce temps, cherche une procédure : on ne décroche pas une œuvre, on la réaffecte.
Le gardien revient avec une solution — une affiche qu’il déroule, un homme suspendu par les pieds, titrée L’Envol. Qu’il se retourne : la tête en bas, c’est plus actuel, et cela le fera entrer dans l’apesanteur des qualificatifs, là où plus rien ne peut lui être imposé. Pirolin résiste, puis cède. À l’épilogue, il proteste depuis sa nouvelle position contre cette pirouette d’auteur qui sacrifie la continuité narrative. On ne l’écoute pas davantage. Son support finit par lâcher, et il tombe sur la tête.
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